
Quelques heures avant de monter sur la scène du Transbordeur de Villeurbanne, nous avons rencontré Marie Sarah, venue présenter son premier album, On My Way. Le soir même, sa voix impressionnait par sa puissance, son grain et sa maîtrise. Etta James, Stevie Wonder, Amy Winehouse, la soul, le blues, le funk : ses influences sont nombreuses et les clins d’œil à ses références jalonnent son répertoire. Mais Marie Sarah ne se contente pas de les reproduire. Elle trace sa propre route et des titres comme You Were Mine ou Can Feel It constituent déjà de solides repères dans son répertoire.
🎧 Écoutez l’interview de Marie Sarah
Sur la scène du Transbordeur, quelques heures après notre rencontre, l’impression que nous avions eue à l’écoute de l’album ne faisait que se confirmer. Marie Sarah possède une voix capable d’aller chercher la puissance des grandes chanteuses de soul sans jamais donner l’impression de les copier. Ses références sont là et elle les assume, notamment à travers plusieurs reprises, mais elles se mêlent à son propre parcours, au R&B, au funk et aux musiques qu’elle écoute aujourd’hui.
On My Way porte finalement bien son nom. Marie Sarah avance avec tout ce qu’elle a assimilé, mais à sa manière. Sur scène, l’album prend encore davantage de relief. Sa musique y gagne en spontanéité et en intensité, portée par de vrais instruments et débarrassée de tout ce que le studio peut parfois lisser. Certaines de ses compositions s’imposent déjà comme de solides références dans son répertoire.
🎤 Marie Sarah en interview avec Cédric Vernet
Nous sommes avec Marie Sarah au Transbordeur de Villeurbanne, quelques heures avant ton concert dans le cadre de la tournée de ton premier album, On My Way. Ce titre signifie à la fois « je suis en chemin » et « à ma façon ». Ce double sens résume-t-il ton parcours jusqu’ici ?
C’est une belle interprétation. On My Way, c’est « sur ma route ». Je trace ma route avec tout ce que j’ai pu emmagasiner jusqu’ici du haut de mes 28 ans. Oui, c’est exactement ça.
Tu racontes qu’à la maison, la chaîne de clips tournait en permanence. Ton frère imitait Chris Brown, ta sœur Beyoncé et toi Michael Jackson. Et surtout, il y a ton père, lui-même chanteur et musicien. Quelle place a-t-il eue dans ton envie de chanter ?
Mon père vit au Cameroun et nous n’avons pas grandi ensemble. En revanche, à chaque fois qu’il rentrait de tournée ou qu’il passait par la France, il nous déposait des vinyles, ses derniers albums, ses CD. Tout ça a beaucoup tourné à la maison.
Honnêtement, je pense que c’est davantage dans le sang qu’à travers ce qu’il m’a transmis directement. Au début, il était vraiment contre le fait que je fasse de la musique. Il me disait que c’était un métier difficile, un métier où l’on est souvent seul. Il préférait que je fasse de belles études, que je sois avocate ou médecin. Désolée papa, je t’ai rejoint dans la passion !
Aujourd’hui, on se découvre beaucoup de points communs. Il y a plein de choses pour lesquelles on se dit : « En fait, on est les mêmes. » Et on ne le savait pas puisque je n’ai pas grandi avec lui.
Aujourd’hui, je suis fière de pouvoir remettre en lumière mon père.
Sous l’une de tes vidéos YouTube, quelqu’un a écrit : « Le fruit ne tombe pas loin de l’arbre. Ça fait des décennies que papa nous égaye et voilà que tu vas prendre la relève. » Est-ce que tu te reconnais dans cette idée de prendre la relève ?
Au début, pas du tout. Comme je te le disais, il était vraiment contre le fait que je fasse de la musique. Quand j’ai commencé à écrire mes morceaux, il n’était même pas forcément au courant de tout. Je lui envoyais les choses très tard. Il n’y avait donc pas cette idée de relève.
Mais aujourd’hui, je suis fière de pouvoir remettre en lumière mon père. Je suis fière de lui. Pour moi, c’est ma plus grande star.
Tu parles souvent de Dreamgirls comme d’un véritable déclic. Ensuite, tout un univers s’est ouvert à toi avec Etta James, Otis Redding, Motown, Stax ou Chess. Et c’est justement avec I’d Rather Go Blind d’Etta James que tu t’es fait repérer. Qu’est-ce que cette chanson représente pour toi ?
Je pense que cette chanson, comme le blues en général, c’est la parole de l’âme. C’est une musique très forte qui me touche. Quand je l’entends, j’ai des frissons.
Dans cette chanson, elle dit qu’elle préfère être aveugle plutôt que de voir l’homme qu’elle aime avec une autre femme. C’est la souffrance. C’est dur. C’est tout ça, pour moi, que représentent le blues et la soul.
Et puis il y a les origines du blues, les esclaves, les chants de travail dans les champs puis dans les mines. C’est le chant de ces gens-là. C’est fort, le blues. La soul aussi, c’est fort.
Tu anticipes justement ma question. Pour toi, le blues, qu’est-ce que ça représente ?
La puissance. J’en ai tellement été fan que je suis allée à Memphis pour aller voir tout ça de plus près. Je suis également allée à Chicago sur les traces de Willie Dixon, puis à Memphis pour découvrir les lieux liés à B.B. King, Elvis Presley et toute cette histoire.
C’est une source d’inspiration incroyable.
Ta musique est pourtant au confluent de beaucoup de styles : soul, rhythm and blues, blues, avec aussi du funk. À quelqu’un qui ne te connaît pas, comment définirais-tu ton identité musicale ?
C’est une question qu’on me pose souvent et je trouve qu’il est très difficile d’y répondre. Quand j’écris une chanson, c’est en fonction du mood. C’est une part de ma personnalité et on n’est pas une seule émotion, on en est plusieurs.
J’adore le blues, la soul et toute cette musique qui m’a inspirée au départ. Mais j’aime aussi tout ce qui appartient davantage à ma génération. J’adore le R&B, l’électro, la techno, le reggae, la pop. C’est un mix de tout, en fonction de mon mood et de ce qui sort à ce moment-là.
You Know I’m No Good, c’est un cri de détresse.
On peut aussi citer Amy Winehouse parmi tes grandes références puisque tu reprends You Know I’m No Good. Qu’est-ce que cette chanson représente pour toi ?
C’est terrible. Je le dis à chaque fois que je monte sur scène : elle est partie trop tôt. À chaque fois que j’écoute son album, ça me brise le cœur. On entend une femme détruite et nous, on a été fans de tout ça.
You Know I’m No Good, c’est un cri de détresse. Elle dit en substance : « Tu sais que je ne suis pas bien pour toi. » Le blues, la soul, I’d Rather Go Blind, tous ces morceaux sont aussi des cris de détresse de femmes qui n’en peuvent plus et qui ne savent pas exprimer les choses autrement que par les chansons. Ça les libère.
Tu as justement ouvert pour le Amy Winehouse Band, mais aussi pour Seal, Nile Rodgers ou Tower of Power. Qu’est-ce que toutes ces premières parties t’apportent ?
C’est magique. Toutes les premières parties que je fais sont incroyables. Il y a eu Seal, c’était légendaire. Nile Rodgers cette année, quelle légende !
J’ai aussi adoré Tower of Power, ce groupe de funk des années 70. Les gars ont 70 ans et, sur scène, ce sont des monstres. Je n’avais jamais vu un groupe comme ça. Ils sont quatorze ou quinze sur scène et c’est impressionnant. Chaque première partie est une expérience incroyable.
Le but, surtout, c’est de faire danser les gens.
Cette tournée, c’est la première fois que On My Way prend vraiment corps soir après soir sur scène. Comment se passe le passage du studio au live ?
C’est un gros kiff. On reste assez fidèles à l’album. La musique live, c’est quelque chose qu’on revendique depuis toujours.
La création en studio est aussi un moment incroyable, hors du temps, notamment avec Felipe Saldivia et Fred Savio. Sur scène, on essaie d’être le plus fidèle possible à l’album, tout en ajoutant quelques ambiances, des petits mashups, des choses différentes.
Le but, surtout, c’est de faire danser les gens. Avec de vrais instruments, on veut faire danser. Et moi, j’adore regarder mes gars, mon groupe derrière moi. Ils s’éclatent quand ils jouent. On joue de la vieille musique et qu’est-ce qu’on aime ça !
On peut justement parler de ceux qui t’accompagnent. Qui sont les musiciens avec toi ce soir sur la scène du Transbordeur ?
Ce soir, il y a Gauthier à la guitare, Jojo à la batterie, Brice à la basse et Fabrizio aux claviers.
On My Way est encore tout neuf, mais est-ce que des projets commencent déjà à émerger pour la suite ?
C’est marrant, c’est l’une des premières choses qu’on m’a dites après sa sortie : « Alors, et la suite ? » Mais je viens juste de le sortir !
Évidemment, j’ai plein de nouvelles idées. Ce qui est difficile, c’est que j’écris en fonction de mes émotions et que je passe par beaucoup d’émotions différentes. J’ai donc parfois du mal à me canaliser et à trouver un fil conducteur.
Je ne veux pas sortir un nouvel album qui parte dans tous les sens. Il faut que je centralise toutes mes idées. Mais oui, il y en a plein qui commencent déjà à apparaître.
